AUX SPECTATEURS, LE NOIR


Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plait à voir quels maux vous épargnent (1).

Devant le spectacle des catastrophes, Voltaire avoue ressentir de la curiosité et contredit la posture réflexive de Lucrèce : « Pardon, Lucrèce, je soupçonne que vous vous trompez ici en morale comme vous vous trompez toujours en physique. C’est à mon avis, la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger. Cela m’est arrivé… ».

Le travail de Pieter Geenen est parsemé de thèmes catastrophiques. À voir ses vidéos, pourtant, il n’y a pas de curiosité satisfaite, ni de spectateur rassuré. L’artiste s’installe dans des espaces suspendus et des temporalités improbables, comme les frontières géographiques et les moments qui s’intercalent entre le pas encore et le déjà révolu.

Pour sa vidéo Nocturne (2006), il filme les limites maritimes séparant l’Afrique de l’Europe et franchies par des Africains désireux d’arriver sur l’île de Lampedusa, au sud de la Sicile ­ leurs corps sans vie sont retrouvés plus tard par des pêcheurs italiens et les survivants acheminés vers des camps de réfugiés, sur l’île même ou ailleurs. À l’image, les petits bateaux des immigrés, le port, l’aéroport et le camp de réfugiés ne sont plus que des points de lumière bravant le noir prédominant.

Noir est aussi la couleur d’Atlantis, que Geenen réalise en 2008, en déplaçant son intérêt pour les frontières nébuleuses vers une zone en attente d’inondation, sur les rives du barrage des Trois Gorges, en Chine. Au moment du tournage, les villages de Sandouping et Chongqing sont déjà en partie immergés ; la portion restante connaîtra bientôt le même sort, le niveau de l’eau atteignant finalement 175 mètres. Geenen filme la nuit, comme souvent dans son travail, et depuis un bateau de croisière sur le Yang-Tsé. Les rives désertées ne sont qu’entrevues lorsque la lumière du bateau les éclaire rapidement. Dans un plan-séquence (certes, recomposé), la caméra fait et refait des mouvements panoramiques, dépassant largement les 360 degrés de rotation. On distingue à peine des bateaux abandonnés, quelques constructions et un relief qui seront bientôt engloutis ­ décor déjà à moitié disparu à l’image.

L’optique de Geenen scrute les rives fantomatiques du barrage comme s’il s’agissait d’un filmage sous-marin, comme si l’inondation avait déjà eu lieu. Au spectateur curieux, il n’offre qu’une déroutante sensation d’aveuglement.


Lúcia Monteiro



(1) Lucrèce, De la Nature, livre II, trad. Henri Clouard, Paris, Librairie Garnier Frères.